Agroécologie & glyphosate : « La France va passer à côté de l’essentiel ! »

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 (photos Fert et L. Séguy) 

          
GLYPHOSATE & AGRO-ECOLOGIE/ Agronome, , botaniste concepteur des systèmes en semis direct sur couverture végétale permanente (SDSCV) et également maître d’œuvre, formateur et vulgarisateur de ces techniques dans le monde, Lucien Séguy était en Touraine (fin septembre 2017). Interrogé sur le glyphosate, il a tenu des propos décapants, parfois provocateurs mais porteurs d’espoirs 

(l’interview de Lucien Séguy est scindé en plusieurs vidéos).

Par Philippe Guilbert

Depuis 50 ans, Lucien Séguy sillonne les champs cultivés sous tous les climats. Après une carrière au Cirad (1), cet ancien pédologue de l’Orstom (1) continue de parcourir la planète agroécologique qu’il a patiemment assemblée. Fort d’un réseau de cultivateurs répartis sous

toutes les latitudes, ce fils de petit paysan de Dordogne estime que tous les outils sont connus pour produire intensivement à peu de frais de la nourriture de qualité sur des sols sans fuite à la fertilité améliorée. Mieux, l’agroécologie en ayant la capacité de stocker une tonne de carbone et plus par hectare et par an sous système SDSCV peut « dé-densifier » rapidement l’atmosphère du carbone émis par l’activité humaine. En voulant supprimer par idéologie le glyphosate, la France pourrait passer à côté de tous ces enjeux.

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Lucien Séguy anime ici au Maroc une mission commune AFDI -FERT en compagnie d’agriculteurs marocains, tunisiens, maliens et français (capture d’écran Afdi Touraine). 

Quelle est votre définition de l’agroécologie ?

Lucien Séguy : C’est une mode d’agriculture raisonnable fondé sur le génie végétal à mi-chemin entre l’agriculture intensive et la bio de 1950. La culture en semis direct sans travail du sol sur couverture végétale concilie une production de qualité en parfaite harmonie avec l’environnement en conservant des niveaux de productivité très élevés.
« Le génie végétal est une puissance de restauration »
Elle restaure rapidement les sols dégradés avec des techniques éprouvées, maîtrisables et reproductibles. Elle procure une alimentation saine avec un minimum d’intrants en laissant des eaux et des sols propres.

super levée sur mélange à dominante graminéesassociation gliricidia sepium

Soja sous couvert de graminées           Bananiers associés à Gliricidia sepium       

mix dont radis chinois

Mix de radis chinois (photos L. Séguy)


« Pour réussir l’agriculteur doit être en capacité de réaliser régulièrement le diagnostic de l’exploitation en se formant. » 

Qu’entendez-vous par génie végétal ?
L.S. : C’est un ensemble d’interactions créant des synergies positives observées et encore méconnues dans le détail entre les couverts végétaux multi-fonctionnels et l’intense activité biologique soutenue et diversifiée qu’ils assurent . Avec de l’eau et de la chaleur, c’est une puissance capable de restaurer en quelques années des sols de très faible fertilité naturelle fortement dégradés. Les phénomènes d’allélopathie agissent comme de puissants désherbants naturels. La boîte à outils à tiroirs permettant de débloquer des sols comme figés se remplit au fur et à mesure de l’avancée des connaissances.

mélange semis avoine à la volée dans maïs

(à gauche) Mélange seigle + blé + orge+ avoine  semé à la volée dans soja tardif …Tucuman …concilier agronomie et économie : le couvert de graminées pour le soja à suivre est également un produit commercialisé. Sur la photo suivante Argentine …..semis d’avoine à la volée en fin de cycle du maïs (Tucuman). 

avoine pure avoine mix

Différence de développement marquante entre une avoine semée seule à gauche et une avoine semée avec un mix de plantes compagnes (clichés L. Séguy). 


« Employé à dose raisonnable, le désherbant glyphosate est vite dégradé par l’activité biologique intense des sols conduits en semis direct sous couvert végétal permanent ». Lucien Séguy, agronome, pédologue s’il dénonce les dérives du surdosage du fameux désherbant estime qu’il est un rempart encore indispensable contre l’érosion de la couche arable partout dans le monde.

 

 

Sans glyphosate, que devient l’agroécologie ?
L.S. : Ce serait une grave erreur de s’en priver même si on sait déjà faire sans. Ce qu’on oublie c’est que le glyphosate bien employé associé au non travail du sol a stoppé l’érosion des sols partout dans le monde. Plus de 150 millions d’hectares sont cultivés en semis direct. Pour ça, Monsanto qui n’a sûrement pas que des vertus, pourrait recevoir une médaille de l’humanité. Ça va choquer des intégristes, mais c’est pourtant la vérité. Avant, les tropiques produisaient peu car leurs terres faiblement fertiles naturellement pour les cultures partaient avec l’eau des pluies.Dans le Mato Grosso, les agriculteurs défrichaient la forêt, cultivaient deux ou trois campagnes puis après érosion de leurs sols labourés, laissaient au mieux des pâtures avec une vache maigre tous les 15 ha. Au pire, leur ferme n’était plus que de la terre à brique et ils s’enfuyaient au fin fond de l’Amazonie pour échapper à leurs créanciers. J’ai connu ça et c’est pour ça que les techniques de semis direct ont, comme aux Etats Unis, été développées et maîtrisées. Avec l’agroécologie intensive, ils peuvent faire deux récoltes plus un engraissement de bêtes par an et même intégrer la production de bois dans le même champ. Quand le Mali produit 900 kg/ha de coton, le Brésil en récolte cinq tonnes en semis direct et chimie intensive. Il y a dans le monde des millions d’hectares dégradés que l’on peut transformer en jardins tropicaux. Il y a de la place pour tout le monde, les gros et les petits agriculteurs. Mais tout cela sans le glyphosate, c’est encore compliqué à mettre en œuvre pour ceux qui ne maîtrisent pas le semis direct sur couverture végétale permanente.
« Des millions d’hectares dégradés transformés en jardins tropicaux »

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Bananeraies conduites en association de culture et paillage épais sur le rang. Bio masse conséquente avant semis de maïs au Cambodge (photos L. Séguy)

avoine à gauche mix espèces à droite Christian Abadie (Gers), des couverts de mélanges d’espèces adaptés aux cultures de maïs et Soja…. sarrasin en scv80 graminées scv soja

Avoine (à g), espèces associées (à d)   chez Christian Abadie (Gers),               Sarrasin Etat de Sâo Paulo chez Pascal Beaujean des couverts de mélanges d’espèces adaptés aux cultures de maïs et Soja….principes SCV bien appliqués et bien maîtrisés…. (photos L. Séguy)

Mais la France ne vit pas sous le même climat ?
L.S. : Oui et non, le climat hexagonal se tropicalise, les phénomènes d’érosion existent. Cent cinquante ans de labour ont rempli les ruisseaux. Le labour est un tremblement de terre pour la vie du sol qui tue 80% des vers de terre. Le paysan français a vécu à la fin du 20ème siècle dans l’illusion de l’effet prairie. Maintenant il y a trois chemins : soit continuer comme ça à oxyder la matière organique restante avec des sols sous perfusion chimique ou passer en bio 1950 avec labour mais dans les deux cas, on verra les sols perdre leur matière organique et leur vie biologique qui assurent de hautes productivités sous minimum d’intrants baisser. L’agriculture française régressera inexorablement. Le pays deviendra acheteur de nourriture et n’exportera plus. Soit on recharge les sols en matière organique avec le génie végétal en semis direct, on assure alors de hautes productivités stables dans le changement climatique, on préserve des eaux et des sols propres, on garantit des productions totalement pures dans un environnement protégé qui capte plus de carbone qu’il n’en émet.

couverte épais couverts cematter semis direct dans biomasse verteméange dominance graminées pour scv soja

« La biomasse de couverture est un réacteur biologique capable de dégrader rapidement les herbicides avant qu’ils ne touchent le sol. » (clichés L. Séguy)

Pourtant on en retrouve dans les eaux, dans l’alimentation ?
L.S. : En préalable, il faut dire que le glyphosate dans les eaux, c’est aussi et souvent le désherbage des milieux urbanisés et les voies ferrées qui en est la source. Mais pas seulement, certaines pratiques agricoles ont leur part de responsabilité. A un litre hectare de glyphosate, aucun souci, à 12 litres comme parfois au Brésil, on en retrouve dans les eaux, surtout qu’avec la finesse des outils d’analyse désormais, le « zéro » n’existe plus. Les laboratoires dans le monde s’accordent à dire que l’on ne retrouve pas de désherbant sur les grains. Pour l’eau et le sol, le problème est venu avec les plantes « RR » ; les cultures OGM résistantes au Round Up ont entraîné l’apparition d’adventices résistantes qui ont nécessité des doses toujours plus importantes de glyphosate (3).

chez Noël Deneuville dans la Nièvre mix espèces pour blé hiver

(à gauche) Chez Noël Deneuville, au Chaumont (Nièvre)

(à droite) Mix espèces dominance légumineuses pour SCV blé hiver …….(clichés Lucien Séguy)

La nature se rebiffe, les plantes à feuilles larges sont très bien armées pour ça. Ce n’est pas ça du tout l’agroécologie que je préconise. En France et ailleurs, j’ai vu de nombreux agriculteurs s’appliquer le double peine : ils pulvérisent le glypho – souvent trop dosé – et après ils labourent. Ça n’a aucun sens de faire ça, car on a la pollution et l’érosion. Le glyphosate n’est pas mobile dans le sol lorsque utilisé à faible dose (entre 1 et 3 l/ha), il est adsorbé sur les colloïdes du sol .Le glyphosate et son premier métabolite l’Ampa (2) ne se retrouvent dans les eaux de drainage que lorsque il est employé à fortes doses sur des sols à très faible activité biologique. A un litre-hectare, dès lors que le sol est bien protégé sous un couvert fonctionnel qui génère une très forte activité biologique, le glyphosate et ses métabolites sont très rapidement dégradés et n’ont aucune incidence négative sur la vie du sol et son état sanitaire ni sur la qualité des eaux. Le couvert vivant avec ses bactéries et ses champignons, c’est un véritable réacteur nucléaire ce truc-là qui explose les molécules façon puzzle. Dans ces conditions on a aucune raison rationnelle d’interdire ce produit très efficace et peu coûteux.
« Glyphosate + labour : une double peine »

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Brésil, France, Thaïlande, l’érosion des terres labourées est un fléau résolu par la couverture permanente des sols. 

Quels conseils pour les agriculteurs qui veulent démarrer ?
L.S. : Le glyphosate est vital pour éliminer les vivaces avant d’entamer sa conversion agroécologique. Partir en bio sans labour, sans détruire les vivaces avant, c’est aller au casse pipe. Et à 0,8 litre ou un litre par hectare, ça tape déjà pas mal. Il faut commencer par ça. Ensuite il faut laisser le stock semencier du sol dans le noir complet en conservant un couvert dense et épais. J’étais en Touraine avec un agriculteur qui utilise un semoir qui ne perturbe pas le couvert végétal, on ne voit même pas la ligne de semis. Et puis il faut utiliser des quantités de semences élevées pour les couverts végétaux, un sorgho à 10 kg/ha doit passer à 30 kg/ha.
« On a déjà toutes les techniques disponibles »
L.S.: La plante doit couvrir parfaitement le terrain, capter toute la lumière et mettre le sol à l’ombre totale sous de petites tiges résistantes à la dégradation qui s’empilent. On peut aussi semer à la volée, technique qui ne remet pas les graines d’adventices en surface ; par exemple avant de récolter un soja semer à la volée un blé en début de défoliation du soja , ou un mélange de céréales dominantes plus un peu de pois et féverole qui soit servira de couvert multi–espèces d’hiver, soit sera récolté. Il ne faut pas partir seul mais en groupe et se former au diagnostic agronomique permanent pour adopter tous les ans la meilleure stratégie.

hélène ledut 1hélène leduc 2leduc 3leduc 4

Chez Hélène Leduc (Sologne) …semis soja dans fétuque semences …sans contrôle glypho.de la Fétuque …..
Diverses modalités : semis enterré, semis à la volée + rouleau , fétuque fauchée et enlevée ou laissée sur place …à suivre : développement soja et impacts sur production semences de fétuque…..(clichés Lucien Séguy)

Et maintenant, « c’est quand qu’on va où ? »
L.S. : Les changements durables ne passent jamais par les extrêmes. Aujourd’hui je vois se développer des radicalismes colossaux en agriculture qui aveuglent leurs auteurs. C’est des gars le matin quand un avion s’écrase, t’as l’impression à les entendre qu’ils l’ont pris sur leurs pompes. Mais ils sont nuls ! L’avenir n’est pas noir si on le veut bien. Le ministre Le Foll a lancé le programme 4 pour mille de stockage du carbone atmosphérique par les sols agricoles. Ça représente 130 kg/ha/an de carbone. L’agroécologie intensive en capte 12 à 15 fois plus, durablement, dans le profil cultural. C’est la première fois que l’homme dispose d’un ensemble de techniques pour se nourrir autant qu’il veut sans dégrader son environnement et en enrichissant ses sols. Le plus grand puits de carbone existant est dans nos mains. On a déjà toutes les techniques disponibles. Alors oui je le dis, c’est une vraie connerie de vouloir supprimer le glyphosate car la France, chantre la COP 21, si elle bascule du côté des intégristes passera à côté de l’essentiel.

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