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Produits phyto
Et si la France faisait confiance à ses agriculteurs !

Séparer le conseil de la vente des produits phytos. Faut-il y voir une avancée ou un nouveau boulet au pied d’une agriculture française qui ne cesse de perdre des parts de marché ?

Président d’Agrial, une coopérative de plus en plus engagée dans les filières bio, Arnaud Degoulet est dubitatif face à la séparation du conseil et de la vente des produits phytosanitaires. Cette réforme conduite avec une logique dogmatique pourrait même aboutir dans un premier temps à une augmentation des ventes de phyto.

Dans quel contexte se déroule cette réforme ?

Arnaud Degoulet : Il y aura progrès seulement si tout le monde s’y retrouve. Il n’y a plus de questions autour de la nécessité de relever l’enjeu environnemental. Les coopératives sont ouvertes au dialogue, malgré un contexte délicat avec un ministère de l’agriculture qui écoute une frange très environnementaliste de la société. Reste à définir comment on avance et à quel rythme. Du travail concret a été fait déjà lors du Grenelle de l’environnement, auquel les coopératives ont répondu par la promotion des certificats d’économie de produits phytos. Les CEPP nous ont donné un rôle moteur dans la réduction des phytos, tout en produisant une organisation vertueuse. Tout vendeur doit proposer des techniques alternatives donc du conseil.

Avez-vous le sentiment que les parlementaires ont compris les enjeux ?

A.D. : Que la société et l’Etat veuillent refixer le cadre alimentaire de la France avec les Egalim, je salue l’initiative. On se bat pour que le secteur soit dynamique. Mais pour travailler sur le long terme, il faut être serein ; or tout cela se déroule sous une pression médiatique considérable. J’ai rencontré des parlementaires déroulant des analyses caricaturales sur nos pratiques. Des élus souvent jeunes mais avec des visions dogmatiques et passéistes. Les agriculteurs ne sortent pas le pulvé pour le plaisir. J’ai trouvé ça un peu triste ce manque d’ouverture, une vision très urbaine, un peu hors sol. Or il faut se coltiner les réalités. L’utilisation des phytos répond à des impératifs techniques. L’exigence que la France a sur les produits de son agriculture, elle ne l’a pas sur les produits importés. Le discours très environnementaliste doit aller au bout, jusqu’à l’alimentation avec un contrôles aux frontières. Au lieu de cela, pour les céréales, les oléagineux, les viandes, ce sont les pays qui ont les pratiques les moins vertueuses qui font les prix sans distinction de pratiques.

Les coopératives sont à la croisée de l’amont et de l’aval. C’est une position privilégiée ?

A.D. : Le monde des phytos et de celui de l’agroalimentaire se sont largement concentrés. Faire concilier la logistique de ces grandes boîtes et leurs plans de fabrication avec les besoins des agriculteurs au jour le jour, c’est très compliqué. Nous seuls connaissons les impératifs de l’amont et de l’aval. La vision globale c’est nous, les coopératives -ou nos concurrents - qui l’avons. La logistique, l’organisation ce sont deux aspects qui sont sous-estimés.

Quel est l’état d’esprit des coopératives dans ces négociations ?

A.D. : Coopératives, agriculteurs nous sommes dans la société. La réduction des phytos est un enjeu dans lequel les coopératives se sont engagées depuis bien plus longtemps que ce que l’on imagine. Tout comme nos clients, les agriculteurs sont demandeurs d’une réduction. Le marché est là, il fait son travail. Mais je ne suis pas sûr que la séparation du conseil de la vente soit la manière la plus pertinente. Comment, en achetant leurs phytos sur internet sans conseil, les agriculteurs vont-ils progresser ? Alors que faire évoluer nos pratiques est de plus en plus complexe et demande une vraie expertise globale. Le technicien culture en relation avec l’adhérent est le plus à même de l’appréhender.

Comment cela peut-il s’organiser en pratique ?

A.D. : On ne conseillera que ce qui est possible de vendre. Les géants mondiaux de la chimie ont leur logique, elle s’impose et réforme ou pas, il faudra faire avec. Les conseillers devront dialoguer avec les vendeurs car il ne s’agira pas de prescrire des produits indisponibles. Nous ne sommes pas dans un monde virtuel. On a besoin d’un système fluide entre la vente et le conseil. La caricature du technico qui pousse à la conso, c’est passéiste. On n’est plus phyto dépendant aujourd’hui. Le phyto pèse à peine plus d’un pour cent du chiffre d’affaires d’Agrial.

Pourtant il est reproché à la profession une hausse de consommation.

A.D. : Si la conso reste importante, c’est aussi une conséquence de choix politiques, quand on supprime des éleveurs, on fabrique des champs à la place de la prairie et le système consomme plus de phytos. Rendre la profession responsable est un faux procès. La France compte aussi beaucoup de cultures spécialisées. Si on ramène l’hectare au niveau européen, notre pays est 9ème et notre agriculture à l’étranger est reconnue comme l’une des plus vertueuses. Journalistes et citoyens oublient parfois que l’on est là pour produire. La chimie c’est du pétrole intelligent. La supprimer, c’est faire plus d’heures de tracteur pour biner et consommer du gazole. C’est un problème complexe mais nous devons travailler collectivement à son amélioration.

Pourtant la réforme va s’appliquer ?

A.D. : La seule chose dont on soit sûr c’est qu’il y aurait une prise d’effet en 2020. Les modalités restent à définir. Il y a encore un flou autour du conseil annuel, sera-t-il maintenu en l’état, passera-t-il à deux ans ? La création au sein de la coopérative de deux corps de métiers conseilleurs et vendeurs est envisageable pour nous mais avec possibilité de lien capitalistique avec les deux entités. Agrial emploie sur le terrain 400 conseillers cultures, non pas pour vendre mais pour prodiguer un conseil global. S’il faut les séparer et créer deux corps de métier, vendeurs et conseillers avec facturation distincte, nous sommes prêts à le faire. Cela va compliquer la gestion de nos équipes avec un risque de déséquilibre de notre modèle éco car tout est lié. Je suis aussi prêt à travailler avec les chambres.

Quelles sont pour vous les conséquences prévisibles de la réforme ?

A.D. : Socialement c’est l’incertitude. Forcément, la remise en cause de notre modèle actuel aura des conséquences en termes d’emploi. Et il faudra réorganiser la logistique. Signer l’arrêt de la morte saison et commander les phytos juste quand on en a besoin, c’est une vision théorique. Pour l’instant, nous n’avons pas les arbitrages qui vont nous permettre d’y travailler concrètement. La conséquence sera une hausse des achats dans les OS et à la ferme pour parer à toutes les éventualités. Le risque n’est pas écarté de voir naître aussi des circuits parallèles hors de tout contrôle. Je prends le pari qu’à court terme ce sera contreproductif. Depuis trente ans, notre boulot a été d’intégrer ce processus global et de gérer nos structures d’achat avec une logique prévisionnelle en obtenant des prix. Le législateur veut nous emmener en dehors de tout cela en nous disant « ce sera du progrès ». Je demande à voir. Le Canada en a fait l’amère expérience. Le débat est idéologique alors qu’il devrait être constructif avec les agriculteurs, l’agroalimentaire et les environnementalistes pour que l’on arrive à quelque chose de plus arbitré et de mieux compris.

Comment allez-vous gérer vos rapports avec les fournisseurs ?

A.D. : Les grands mondiaux de la chimie planifient production et vente très en amont de la vente et il faut rentrer dans cette mécanique-là. Par conséquent, nous gérons nos plateformes avec une logique prévisionnelle. Ils ne fabriquent pas quand « M. Agrial » a besoin du produit. La réforme veut nous emmener vers une autre logique de produits disponibles à la carte. Ce sont deux modes d’organisation logiques qui ne se rencontrent pas naturellement.

Depuis le 1er janvier, les rabais, remises et ristournes sont interdits sur les phytos. Est-ce pour vous une bonne chose ?

A.D. : Effectivement, nous ne faisons plus de remise de quantité depuis un mois. Mais je crains qu’avec ce prix unique, le gouvernement ait ouvert un boulevard à une hausse des prix dont les bénéficiaires seront les géants mondiaux de la chimie. Le mieux est parfois l’ennemi du bien.

Le biocontrôle ne vat- il pas solutionner le problème ?

A.D. : Pour l’instant le bio contrôle, c’est bien en milieux contrôlés mais en extérieur, il est très météo dépendant. Deux décennies de recherches sont ouvertes devant nous. Il n’y aura pas une solution mais une succession d’avancées mises bout à bout, à commencer par la génétique. Les fournisseurs nous disent que les progrès viendront d’abord de leur collaboration au champ avec les producteurs plutôt que de leurs laboratoires. Alors qu’on nous contrôle mais qu’on nous laisse travailler. Que la France fasse confiance à ses paysans, on saura faire !

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