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Le climat redessine le visage de la forêt

Sécheresses et canicules marquent de leurs empreintes mortifères une partie des essences locales. En Indre-et-Loire, les 177 000 hectares de massifs forestiers et de bois isolés montrent des signes d’affaiblissement plus ou moins marqués, sans qu’il y ait pour l’instant péril en la demeure.

L’oeil exercé des forestiers repère de loin les arbres fragilisés par la chaleur et les ruptures d’alimentation en eau. Les houppiers s’éclaircissent, des branches meurent, champignons et ravageurs s’engouffrent dans la brèche. La Fontaine pourrait écrire : « le climat faisait aux arbres la guerre, ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés ». Cette périphrase du fabuliste (1) illustre la situation tourangelle. Feuillus et résineux sont affectés à des degrés divers. Dans la famille quercus, le chêne pédonculé, typique de la campagne tourangelle et très présent dans les forêts privées, souffre particulièrement. Son cousin sessile, roi des forêts domaniales, semble plus résilient ; de plus il est souvent implanté dans des sols mieux pourvus en eau.

 

En forêt de Loches, Fabien Daureau, technicien ONF du massif, note des chênes montrant des signes d’affaiblissement. Des houppiers plus ou moins feuillés apparaissent mais globalement le massif tient bon. De tous les feuillus, ce sont les hêtres qui souffrent le plus. Ce grand élégant, vivant à l’ombre des chênes quand il ne les surplombe pas, perd clairement ses repères en Indre-et-Loire. Le climat modifie son biotope et le repousse en montagne. « La mortalité des hêtres est assez élevée, les sujets de lisière ou isolés sont les plus exposés », reconnaît le forestier, qui note aussi une mortalité factuelle de 10 à 20 % chez les pins sylvestres dans ce massif s’étendant sur 3 600 hectares.

 

LE PIN SYLVESTRE SUR LA SELLETTE

Dans l’ouest tourangeau, Pascal Maillet, son collègue de Chinon, observe de concert une sensibilité marquée du chêne pédonculé, notamment en milieu ouvert. Sur ce massif de 9 000 hectares, l’ONF en conduit plus de 5 000 hectares en gestion. Pour l’instant, peu de rupture d’alimentation en eau, la vigueur des chênes semble pour l’instant peu atteinte. Contrairement à Loches, les résineux sont logiquement très présents sur ces sols plus pauvres, des essences encouragées durant 70 ans par le fonds forestier national. Les sujets actuels ont remplacé des arbres plantés depuis plus d’un siècle. Les pins sylvestres et maritimes représentent 55 % des peuplements, tandis que 45 % de la surface est concédée aux chênes sessiles. Le hêtre est plus rare dans le chinonais, surtout installé dans des niches écologiques, à l’ouest de Chinon.

 

Pascal Maillet scrute précisément la question sanitaire des peuplements en sa qualité de correspondant observateur de la santé des forêts. Comme à Loches, un test d’adaptation au climat de nouvelles essences va également être implanté dans cette forêt.

 

Mais à Chinon, l’office surveille aussi de près la menace d’incendie. Avec le massif de Bourgueil, la forêt chinonaise fait partie de la douzaine de sites forestiers classés comme sensibles par le service forêt et biodiversité de la DDT. Plus que les incendies d’été, les forestiers redoutent surtout l’embrasement des fougères et de la molinie bleue asséchées par des vents de nord-est en mars. Une étude en cours conduira à l’instauration de nouvelles obligations des propriétaires forestiers : débroussaillage, création de pare-feu supplémentaires, voire de réserves d’eau.

 

LE CHÊNE PÉDONCULÉ À LA PEINE

C’est au printemps 2016 que la bascule climatique a eu lieu. Depuis, les rechargements hivernaux sont insuffisants, les pins sylvestres affichent un dépérissement marqué, surtout en lisière et dans les coupes ouvertes où les houppiers virent à l’orange-rouge.

 

Dans son indicateur de la santé des forêts (1989 – 2020), le département de santé des forêts du ministère de l’Agriculture indique clairement le dépérissement du chêne pédonculé, du hêtre et du châtaignier. En trois ans, de 2018 à 2020 inclus, le niveau de dépérissement est spectaculaire dans chacune des huit grandes zones composant l’Hexagone. Le pin sylvestre se situe lui aussi dans cette évolution mortifère, la situation de l’épicéa ayant viré du vert au rouge entre 2017 et 2018. Les jeunes plantations en pâtissent logiquement.

 

Alors qu’au début du siècle, jusqu’en 2009, tout bois prenait racine en France, c’est loin d’être le cas désormais et les mortalités de scions en cours d’enracinement vont crescendo.

 

Dans ce contexte, les forestiers travaillent en préventif. L’ONF, qui conduit une mission pédagogique auprès du public, s’emploie à sécuriser les zones d’accueil (sentiers, bernes). « Nous avons également procédé à des coupes sanitaires, là où les collèges pratiquent la course d’orientation. » En 2020, l’office a ainsi retiré un millier de stères, essentiellement des hêtres, considérés à risque. Une autre course contre la montre est engagée, la coupe avant terme pour préserver la qualité des grumes. A Loches, les chênes sont achetés à prix fort par les mérandiers.

 

UN RÉSEAU DE SURVEILLANCE OPÉRATIONNEL

L’ONF y conduit un protocole régional de suivi du dépérissement. « Deperis se traduit dans le lochois par un réseau de 28 placettes géoréférencées de 20 chênes chacune. Les forestiers notent tous les deux ans la surface terrière (2) des 560 arbres ainsi que leur état sanitaire (ndlr. : notation de A à F, lire encadré ci-dessous), à partir d’un constat zéro des chênes de très belle qualité pour évaluer le problème », explique Sébastien Buferne, l’ingénieur responsable de l’unité territoriale d’Indre-et-Loire.

 

Outre la surveillance quotidienne du nombre d’arbres dépérissant, l’ONF utilise aussi Biljou, un outil d’évaluation du stress hydrique développé par l’Inrae. En 2020, la synthèse de notation de 52 massifs inventoriés donne 92 % de chênes sessiles et 86 % de chênes pédonculés sains. Les arbres notés « très dégradés » sont au taux de 2 % en sessiles et de 4 % chez les pédonculés. Ces derniers présentant 10 % d’arbres dégradés. Les grandes forêts du Centre de la France, dans l’Allier notamment mais aussi dans l’Indre voisine, connaissent des dépérissements beaucoup plus importants qu’en Touraine.

 

Confronté à cette situation inquiétante, le monde de la forêt publique réagit en adoptant un mode de sylviculture dynamique. « L’idée est de rendre les chênes plus robustes pour résister au changement climatique, explique Fabien Daureau. Il s’agit de favoriser les houppiers dynamiques qui seront en capacité d’être plus résistants face aux sécheresses. »

 

DE NOUVEAUX VENUS

Ainsi, les forestiers préparent la suite. Exit la monoculture, place à la biodiversité résiliente avec la conservation d’un sous-étage forestier indispensable à l’équilibre écologique. Alisiers, cormiers, charmes, mais aussi deux à trois arbres morts par hectare sont préservés autant que faire se peut, quand le moment est venu d’éclaircir un taillis ou de prélever une futaie.

 

Si les semis de chênes sessile et pubescent, ceux de pin maritime se poursuivent, l’ONF a cessé d’implanter de nouveaux pins sylvestres. « Tout comme le hêtre et le douglas, le sylvestre n’est plus chez lui en Val de Loire », estime Sébastien Buferne. En revanche, l’office envisage la plantation de nouvelles essences, telles que le zelkova - un feuillu de la famille des ormes - mais aussi les pins régida (Canada) et brutia (bassin méditerranéen), le cèdre et le séquoia sempervirent. La sylviculture tourangelle a donc toujours un avenir, à défaut de conserver le profil qu’on lui connaît actuellement. Le volet forestier du plan de relance a été conçu pour accompagner la mutation climatique de la forêt française. n (1) Les animaux malades de la Peste (2) La surface terrière d’un peuplement correspond à la surface de toutes les sections transversales des troncs, à 1,30 m de hauteur, des arbres présents sur un hectare de forêt. Elle s’exprime en m²/ha (CRPF).

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